曲水の宴 – Kyokusui no Utage

Ou « Le Banquet des Méandres de l’Eau » si l’on s’entête à le traduire mot pour mot. Cet article fait référence à un évènement d’un grand raffinement qui a lieu deux fois par an (le 29 avril et le 3 novembre) au sanctuaire de Jônan-gû , au sud de Kyôto. Dans un jardin parcouru par un ruisseau sinueux, sept poètes en costumes d’aristocrates de l’ère Heian (794 – 1185) prennent place pour participer à un jeu d’origine chinoise. Des enfants désignés sous le nom de warawa (童) mettent à flot une petite coupe de saké en amont. Les poètes doivent composer un tanka  (短歌 – poème de 31 syllabes) avant l’arrivée de la coupe.

Kyokusui-no-Utage 1723

Aristocrates de l’ère Heian et prêtres shintô

Attention: comme pour la plupart des festivals japonais, mieux vaut être sur les lieux une heure à l’avance, d’autant plus que le Banquet est très populaire. Même en ayant pris ces précautions, nous nous sommes retrouvées derrière une marée de chapeaux (bien des Japonais semblent éprouver une méfiance extrême à l’égard du soleil, si bien que vous les verrez sortir gants et ombrelles là où vous transpirez à grosses gouttes). Cela ne nous a heureusement pas empêché de profiter du spectacle. Nous avons été accueillies par les accords gracieux des koto (harpes japonaises à 13 cordes) dans un cadre enchanteur. Dans le jardin stylisé comme à l’ère Heian, azalées, iris, camélias et corètes du Japon étaient en pleine floraison. Voilà que la mélodie des koto s’interrompt pour laisser entendre une musique plus étrange. Les nobles font leur apparition, précédés d’une mystérieuse figure vêtue de rouge et de blanc. L’inconnue a le visage peint en blanc (白塗り – shironuri) et porte un chapeau masculin agrémenté de fleurs de glycines. Laura et moi sommes déjà sous le charme. A la suite de ce curieux personnage
viennent les nobles en somptueux costumes de cour, et deux princesses aux longues traînes. Un couple de warawa ferme la marche. Ils sont si mignons que Laura jure d’en kidnapper un avant la fin de la cérémonie. « C’est mon futur fils! »

Kyokusui-no-Utage 1695

Les joueuses de koto

On annonce la danse de la shirabyôshi. La femme aux glycines était donc une shirabyôshi! Pour ceux qui se sentiraient un peu perdus, je vais expliquer brièvement ce dont il s’agit, même si je n’en sais en réalité pas beaucoup plus que vous. Les shirabyôshi (白拍子) sont en quelque sorte les ancêtres des geishas. Elles étaient des danseuses en costume d’homme dont la tradition s’est développée à partir de la fin de l’ère Heian (XIIème siècle). Shizuka Gozen, la compagne du célèbre héros Minamoto no Yoshitsune, en était une (elle est d’ailleurs un des rôles phares de la parade de Jidai Matsuri en octobre, et n’est pas étrangère à ceux qui ont joué à Genji: Dawn of the Samurai sur PlayStation 2). Quelle classe! C’est décidé, inutile d’aller en master affaires publiques, je plaque tout et je deviens shirabyôshi! Il me manque le sabre et le hakama rouge, mais cela ne saurait tarder…

Kyokusui-no-Utage 1765

Shirabyôshi: la classe incarnée

Kyokusui-no-Utage 1764

Notez le mouvement désinvolte de la manche révélant le sabre

Les aristocrates saluent les prêtres shintô et vont s’asseoir sur les berges du cours d’eau. C’est l’hystérie collective: qui prendra les meilleures photos des deux princesses? Pendant ce temps, un prêtre verse de l’alcool à deux enfants qui emportent subrepticement les coupes, et personne ne s’insurge! (Trivia: l’âge légal pour boire de l’alcool au Japon est 20 ans). La cérémonie commence, les nobles sortent leurs pinceaux, dégustent le saké quand la coupe arrive devant eux. Fait indéniable: leurs jeux à boire sont beaucoup plus élégants que les nôtres… A la fin, les prêtres recueillent les poèmes et les chantent. Je m’excuse de n’avoir retenu aucun des poèmes. Pour me faire pardonner, voici un générateur automatique de haiku emo.

Kyokusui-no-Utage 1783

Spotted! Là, dans le fond, il verse du saké aux enfants!

Kyokusui-no-Utage 1757

Au bord de l’eau

Nous sommes ensuite allées nous prélasser dans les jardins de Jônan-gû, qui correspondent aux styles de différentes périodes historiques du Japon. Dans le premier jardin, Haru no Yama (春の山 – La colline printanière), nous avons croisé des tourterelles orientales. « C’est comme des pigeons, mais en classe ». Nous hésitons à voler des camélias pour faire de l’ikebana pour les nuls. Le second jardin, le Jardin Heian, est celui dans lequel avait lieu le Banquet. Nous nous aventurons dans le troisième jardin, le Jardin Muromachi, avec son pavillon de thé, ses pins parfaitement taillés et ses carpes placides (placides jusqu’à ce que vous tombiez dans le bassin, auquel cas je ne donne pas cher de votre peau). De l’autre côté, le Jardin Momoyama ressemble davantage aux jardins européens. Nous quittons le sanctuaire par le Jardin Jônan Rikyû et ses pierres sèches.

Kyokusui-no-Utage 1845

Le jardin Muromachi

Kyokusui-no-Utage 1892

Les glycines sont déjà en fleurs



3 commentaires

  1. Zazen Vert wrote:

    Et tu n’as même pas fait allusion au buisson phallique! Et en plus, souler les enfants, ça devrait m’être réservé! Namého

     

    En tout cas, il faut qu’on fasse pareil, ça c’est du jeu à boire intelligent et classe!

  2. Zazen Rouge wrote:

    Avec des momiji bien sûr, il me faut cette shirabyôshi *___* Et j’avais complètement oublié le buisson phallique, honte à moi (et à lui aussi tiens). Il faut encore que je poste sur Fessebouc nos
    interprétations des pins, et les carpes Rrrrrrr!

  3. Laura wrote:

    Haha, je voulais certes kidnapper l’enfant (il s’inclinait tellement bien) mais TU avais juré de kidnapper la shirabyôshi l’attirant dans un piège recouvert de feuilles de momiji (ou de pétales
    de ume, je sais plus trop :P)!