鴨川をどり – Kamogawa Odori

Il va falloir faire le deuil des danses annuelles de maiko – pour cette année du moins – puisque les représentations de la 173ème édition de Kamogawa Odori, danse des maiko et geiko du quartier de Pontochô, se sont achevées le 24 mai. Il reste bien Miyako no Nigiwai (danse des cinq quartiers), mais à 223 euros le billet d’entrée, mon amour pour le monde des fleurs et des saules ne suffira pas à convaincre les vigiles de me laisser entrer. Revenons plutôt à nos geiko de Pontochô, et j’en profite au passage pour remercier d’abord Vert d’avoir réservé les places à un moment où j’étais devenue un véritable zombie de la cérémonie du thé, et ensuite Ambre et Marcia de nous avoir accompagnées dans notre appréciation de cet attrayant spectacle. En route donc vers le théâtre de Pontochô et ses lanternes agrémentées de pluviers ( 千鳥 – chidori), emblèmes de la ruelle. Le rideau de Kamogawa Odori fait d’ailleurs figurer un vol de ces oiseaux entre un plafond de fleurs de cerisier et un parterre de feuilles d’érables. Trésor des yeux…

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Le rideau de la scène du théâtre de Pontochô

La première scène, Onna-tachi no bakumatsu ( 女たちの幕末 – « Le bakumatsu des femmes« ), rappelle le répertoire du kabuki. Kyôto se vante d’être le berceau de ce genre dramatique et d’en posséder la première scène: le très huppé théâtre Minami-za. Si vous êtes un inconditionnel d’histoire japonaise ou de mangas, vous vous souvenez que la création du kabuki est attribuée à la danseuse Izumo-no-Okuni. Cette héroïne d’anecdotes passionnantes serait née en 1571, aurait d’abord été prêtresse du sanctuaire d’Izumo, avant de devenir populaire à Kyôto. On dit qu’elle était une femme fort belle, qui se grimait en homme et dansait avec une grande sensualité. Sa statue se dresse sur les berges de la rivière Kamo du côté de l’avenue de Shijô, là où elle avait fait ses débuts. Petit clin d’oeil artistique: c’est de nos jours l’endroit où se produisent chaque soir toutes sortes de musiciens et de dessinateurs, non loin de Pontochô.

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Sur les berges de la Kamo, Okuni protège les étudiants éméchés

Je vous parlais ici de la fin mouvementée du shogounat (1853 – 1867), que l’on appelle en japonais bakumatsu ( 幕末). C’est une période prisée des Japonais, qui se plaisent à l’évoquer dans nombre de leurs films, romans et dessins animés. Onna-tachi no bakumatsu n’y fait pas exception, mais ceci est loin d’être un problème vu que les histoires impliquant les différentes groupes politiques du bakumatsu sont souvent captivantes. C’est donc l’hiver à Pontochô, un vent glacial souffle dans la ruelle, une bataille fait rage à en juger le son des sabres qui s’entrechoquent. Un jeune samouraï du nom de Saburô Magaki se hâte afin de semer ses poursuivants. Il est une recrue du Shinsengumi (une brigade pro-shogounale formée en 1863), mais il semblerait que les évènements aient tourné en leur défaveur et que ce soient désormais les forces de protection de l’empereur qui aient le contrôle de la ville. A quelques pas de là, Hagino, une fragile geiko, s’apprête à sortir d’une maison de thé ( お茶屋 – ochaya). Saburô déboule sur scène, ne fait ni une ni deux et la prend en otage. Quel abominable rustre!

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« Bon ça suffit! Je compte 5, 4, 3, 2, 1, et à zéro PAF! Je lui explose la tête comme une pastèque! »

Pendant ce temps, les geiko de la maison de thé Minegishi répètent leurs danses avec ardeur sans se soucier du tumulte extérieur. Malgré le poids de leurs longs manteaux de soie, elles tournoient avec la plus grande aisance. Peut-être avez-vous déjà eu l’occasion de porter un kimono, auquel cas vous n’ignorez pas à quel point il est difficile de réaliser de grands mouvements dans une telle tenue. Pas évident non plus de se déplacer sans trébucher sur les pans de son vêtement! Lorsque vous êtes une geiko, cela semble être un jeu d’enfant pourtant. Mais voilà que l’entraînement est interrompu avec fracas par l’arrivée de Saburô. Le malappris tient son sabre contre Hagino, provoquant l’hystérie chez ces dames. Je dis l’hystérie, mais il s’agit d’une hystérie bien coquette, puisque tous les dialogues se font dans le très doux dialecte de Kyôto ( 京都弁 – Kyôto-ben). Surgit l’okaasan de la maisonnée. Okaasan ( お母さん) signifie « maman ». C’est aussi le titre des doyennes qui gèrent les okiya ( 置屋 – maison de maiko et de geiko). Ce sont généralement des femmes exceptionnellement fortes, qui n’ont pas toujours eu la vie facile, et croyez-moi, vous n’aimeriez pas indisposer certaines d’entre elles.

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« On ne va pas interrompre la pratique pour un pauvre sabre. Moi je dis, il bluffe! »

L’okaasan jauge d’un mouvement de tête le nouvel arrivant. « Un samouraï. Mais c’est une lopette! » Bon, évidemment, elle dit cela d’une façon infiniment plus polie, mais l’on ressent joliment l’indifférence dans ses paroles. Surtout Saburô, qui se retrouve au milieu d’une assemblée de demoiselles hostiles. Le couard est très mal tombé car la plupart des femmes kyôtoïtes soutiennent, comme leurs hommes, les forces impériales. D’ailleurs, ses poursuivants sont arrivés aux portes de la maison de thé. Une servante s’échine à les empêcher de rentrer. Elle vient prévenir sa maîtresse que les partisans de l’empereur s’apprêtent à fouiller la maison. C’est alors que Saburô, qui était jusque là tenu à distance par ses farouches hôtesses, s’écrie: « O-mitsu, c’est bien toi? » La servante tombe des nues. Saburô est en réalité son fiancé, parti à la ville pour se faire un nom. O-mitsu explique en tremblant qu’elle a tenté de suivre les traces de Saburô, en vain. Le samouraï est envahi par la honte. Réflexe nippon: il sort son sabre et entreprend de se faire seppuku ( 切腹 – s’ouvrir le ventre). S’ensuit une scène hilarante au cours de
laquelle les geiko et O-mitsu conjuguent leurs efforts pour l’empêcher de commettre l’irréparable. Les geiko sont évidemment triomphantes! Dans leur grande mansuétude, elles autorisent (et enjoignent même) le couple à fuir pendant qu’elles retiennent les forces pro-impériales. Tout est bien qui finit bien, et on est encore une fois convaincu de la classe des habitantes de Pontochô.

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« Arrête avec ce sabre, tu vas finir par te blesser… »

La pièce suivante est tout à fait de saison puisqu’elle s’intitule Aoi Matsuri ( 葵祭). Pour plus d’informations sur cette fête sublime, vous pouvez allez lire mon article précédent. Apparition des maiko dans de précieux kimonos mauves ornés de glycines assortis à leurs kanzashi (ornements pour cheveux). Chaque couple de maiko est accompagné d’une geiko en hikizuri (kimono long avec une traîne rembourrée), et tout ce beau monde manie  à la perfection son éventail. La troisième scène, Koi yanagi (  恋柳 – « Les saules amoureux »), met en valeur une geiko expérimentée. C’est une honte que je ne puisse trouver aucune photo de l’hirondelle peinte sur son obi (ceinture de kimono). Saules et fleurs de cerisier évoquent l’univers des maiko et des geiko (le karyûkai). On peut contempler ces beaux arbres dans la rue de Kiyamachi, qui est parallèle à celle de Pontochô.

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Saules et cerisiers dans la rue de Kiyamachi en avril

Je soupçonne le titre de la quatrième pièce, Pontochô rokku ( 先斗町緑句), de constituer un jeu de mot entre les mots rokku (néologisme employant les idéogrammes de « vert » et de « paroles », et qui a été traduit par « portrait ») et rock (qui se prononce « rokku » en japonais). Il s’agit en effet d’une danse très amusante rythmée par le claquement des geta ( 下駄 – chaussures en bois) des geiko dans le rôle de passants et de commerçants des rives de la rivière Kamo. Selon le livret de Kamogawa Odori, l’empereur Shirakawa (1053 – 1129) a un jour dit que seules trois choses échappaient à son contrôle: les points d’un dé, les moines armés du monastère Enryaku-ji sur le mont Hiei, et les flots de la Kamo.

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Le rock de Pontochô

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Les claquettes, version Kyôto

Aoba no wakare ( 青葉の別れ) conte la séparation du général Masashige Kusunoki et de son fils Matsutsura à la station de Sakurai dans la province de Settsu (actuelle Osaka). Le général s’apprête à livrer sa dernière bataille en 1336, qui fera de lui à jamais l’incarnation de la loyauté aux yeux des Japonais. Masashige Kusunoki est connu pour sa fidélité absolue à l’empereur Go-Daigo, dont le règne n’a duré que deux ans et demi. La performance des deux geiko était admirable. Il est frappant de voir comment les danseuses sont capables d’interpréter des rôles aussi bien féminins que masculins, et ce sans changer de maquillage ni de costume.

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Un duo touchant

Le final vient encore une fois trop vite! Miyako ni tsudou ( 京につどう), « Rassemblement  à la capitale », réunit toutes les interprètes dans un délire de fleurs de glycines et de kimonos. Maiko et geiko expriment leur gratitude et leurs voeux de bonheur aux visiteurs du monde entier. Ici, la « capitale » désigne de toute évidence Kyôto, car chacun sait pertinemment que Tôkyô n’est qu’un repère de barbares!

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Les glycines ( 藤の花 – fuji no hana) sont associées au moi de mai



2 commentaires

  1. Laura wrote:

    Tu crois qu’il y avait vraiment un jeu de mot avec rock?? XD

    Sinon, merci pour cet article que je vais pouvoir relire dans quelques mois en versant des larmes de natsukashiness. xD

  2. Zazen Rouge wrote:

    Je ne crois pas, j’en suis pratiquement sûre! « Rokku » est un mot qui n’existe pas tel qu’il est écrit dans le livret. J’en déduis donc que ce sont des ateji pour « rock » xD