Dame Nijô – Splendeurs et misères d’une favorite

« Même quand je contemple

Cette lune dont l’éclat n’est terni

Par aucun voile,

Comment pourrais-je, du palais,

Perdre le souvenir ? »

Fière, fascinante, tantôt fatale, tantôt fragile… Dame Nijô n’a pas changé la destinée politique du Japon, mais ses écrits nous ouvrent une perspective émouvante sur la littérature médiévale et la période Kamakura (1185 – 1333). Son journal s’inscrit dans la lignée de ceux des aristocrates de l’époque Heian (794 – 1185), et l’on retrouve chez Nijô la délicatesse de Murasaki Shikibu (rédactrice du Dit du Genji) et la répartie de Sei Shônagon (connue pour ses Notes de Chevet). En revanche, si le cérémonial précieux de la cour impériale est bien présent, l’auteur du Towazugatari (Splendeurs et misères d’une favorite dans sa traduction française) nous révèle également l’envers du décor : une noblesse ayant perdu tout pouvoir politique au profit de la classe guerrière, les noirceurs de la vie palatiale, et des personnages beaucoup plus humains que le radieux Prince Genji…

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Le Closer de la cour impériale de Kamakura!

Femme de tête, femme de cœur

Nijô naît en 1258, et s’éteindra à une date postérieure à 1307. Fille de Koga Masatada, féal apprécié de l’empereur Go-Saga, elle semblait être née sous une bonne étoile. Dès son enfance, l’empereur Go-Fukakusa se l’attribue comme favorite, et laisse même entendre qu’il en fera son épouse. Le grand malheur de Nijô est qu’elle n’obtiendra jamais ce statut auquel elle aurait pu prétendre. La jalousie de l’impératrice Higashi Nijô (l’épouse principale de Go-Fukakusa) ainsi que sa propre conduite indiscrète avec de multiples amants l’écarteront du palais, dont elle sera finalement expulsée. Même si elle sera par la suite réhabilitée, elle abandonnera la Cour pour se faire nonne et voyager sur les traces de personnages historiques et de poètes célèbres.

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Le sanctuaire Tsurugaoka Hachiman-gû à Kamakura, où Nijô se rendra en
pèlerinage.

A travers les premiers chapitres de son journal, nous faisons connaissance avec une jeune femme cultivée, aussi séduisante que sensible. Au faîte de sa gloire, elle portera les couleurs interdites (禁色 – kinjiki, couleurs réservées aux dames de très haut parage, comme le rouge et le céladon), paradera en tête des processions de chars accompagnant la suite impériale, et verra ses faveurs disputées par deux empereurs. Est-il étonnant que sa fortune excite les convoitises et déchaîne les passions ? La demoiselle n’hésite pas pour sa part à rabaisser le caquet à ceux et à celles qui la froissent. Son caractère haut en couleur transparaît jusque dans le titre japonais de son journal, le Towazugatari (『とはずがたり』, littéralement « récit non sollicité »), qui peut aussi être interprété « Ainsi conterai-je, ne vous en déplaise ! » comme nous l’indique le traducteur.

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Une représentation d’Abutsu-ni lors de Jidai Matsuri, la Fête des Âges. Contemporaine de Nijô, elle était aussi une dame de cour, femme de lettre, puis nonne voyageuse.

Le regard de Nijô sur ses contemporains est parfois impitoyable. Compagnes de moindre rang, hauts fonctionnaires gâteux, guerriers grossiers, personne n’échappe au sel délicieux de ses remarques. Pas même l’empereur Go-Fukakusa, qui s’avère être un homme effacé, boiteux, par moments ridicule et même franchement pervers. Il intimera plus d’une fois à Nijô d’engager des liaisons amoureuses avec des tiers afin de mieux les lui reprocher ensuite. Le souverain entretient des relations ombrageuses avec son frère l’empereur Kameyama, qui lui a habilement dérobé son autorité politique, augurant ainsi de la division ultérieure de la lignée impériale en deux Cours lors de la période Nanbokuchô (1336 – 1392). Ces différends ne le dissuaderont pourtant pas d’ordonner à sa favorite de partager la couche de son auguste cadet !

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L’empereur Kameyama, frère de Go-Fukakusa, s’intéressera de près à
Nijô (source: Wikimedia Commons)

Et Nijô ? Que lui valent ces relations imposées ? Elle parvient tout de même à tirer son épingle du jeu malgré ses déboires. Son tout premier amant, au charmant sobriquet littéraire d’Aube de Neige(「雪の曙」 – « Yuki no Akebono »), lui restera fidèle jusqu’à la fin, et lui fera parvenir de somptueux présents dans les moments difficiles. Mais Nijô laissera la relation se déliter lentement, comme si cet amour sincère était un tantinet ennuyeux. Elle s’abîmera dans une liaison fatale avec Lune d’Aube(「有明の月」 – « Ariake no Tsuki »), un grand prêtre aux pouvoirs occultes consumé par sa passion. Pour rebattu qu’il soit, le thème classique de l’impermanence des choses développé par Nijô n’en est pas moins extrêmement touchant, et l’on se surprendra à être saisi de compassion envers une héroïne que l’on trouvait orgueilleuse.

Une fenêtre ouverte sur les contradictions d’une Cour en déclin

Le journal de Nijô, c’est aussi le miroir d’une Cour impériale aux rituels ossifiés et d’un monde qui change autour d’elle. Le lecteur occasionnel sera dérouté par l’abondance de notes explicatives – qui constituent presque la moitié de l’ouvrage – mais ces aides à la compréhension feront le bonheur des amateurs d’histoire médiévale. Alain Rocher nous livre ici une très belle traduction, avec un texte en français limpide retranscrivant à merveille les subtilités du japonais ancien, ainsi qu’un répertoire qui présente de manière concise les éléments incontournables de l’environnement de Nijô. Grâce aux plans de l’architecture des palais, aux cartes de Kyôto et des anciennes provinces du Japon, et aux rappels chronologiques, le lecteur peut se faire une idée assez précise de ce que pouvait être la vie des dames de la Cour sous les ères Heian et Kamakura.

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Vulgaires ou pas, les guerriers sont les maîtres du Japon à l’époque de Nijô

On découvre d’un œil émerveillé les cérémonies et les loisirs qui rythmaient les jours des aristocrates kyôtoïtes. Les notes de fin d’ouvrage nous fournissent fort heureusement des explications sur les multiples titres et rangs de cour, dont la plupart ne conservaient plus qu’un aspect purement symbolique (notamment ceux liés aux fonctions militaires). Chaque référence au bouddhisme de l’époque – et elles sont fréquentes ! – est minutieusement analysée. Le lecteur peut ainsi saisir l’importance que revêtaient la religion bouddhiste et ses différents courants : l’école de la Terre pure (浄土宗 – Jôdo-shû) qui promet le salut aux masses pour peu qu’elles invoquent le nom du bouddha Amida, le Shingon(真言) et ses rites ésotériques incarné par le prêtre et amant Lune d’Aube, les syncrétismes opérés entre le bouddhisme et la religion locale shinto… Nous sommes de la même manière initiés aux principes de la Voie du Yin et du Yang (陰陽道 – Onmyô-dô) et à la façon dont les principes mâle et femelle combinés aux cinq éléments (feu, eau, bois, métal et terre) influencent les phénomènes de l’univers.

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Le temple Ninna-ji à Kyôto, siège de l’école bouddhiste Omuro, d’obédience Shingon. Lune d’Aube, l’amant de Nijô, y était recteur monacal.

Est-ce dû à la condition de dame de cour (女房 – nyôbô) de Nijô, qui n’égale pas celle des aristocrates qui l’emploient ? Toujours est-il que les relations entre les sexes semblent plus directes que celles idéalisées du Dit du Genji. Ces femmes qui servent à la cour plaisantent de bon cœur à visage découvert avec leurs homologues masculins et leurs supérieurs hiérarchiques. Elles ne paraissent pas devoir à toute occasion se soustraire aux regards derrière les écrans et paravents qui faisaient partie intégrante de l’architecture palatiale. Plus surprenant encore : on les voit endosser des costumes masculins et se livrer à une truculente partie de balle au pied en public suite à la perte d’un pari. « Nous étions toutes consternées » se plaint Nijô, ce qui ne l’empêche pas de rapporter l’anecdote sans en omettre le moindre détail. Il est vrai que les femmes tendent à rester le jouet des hommes, même si elles jouissent de libertés relatives dans leurs choix de vie. Mais il faut cependant reconnaître que l’époque Kamakura accordait au sexe féminin (du moins chez les familles fortunées) une indépendance sans doute plus grande que la période qui suivra.

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L’ensemble formel karaginu-mo (唐衣裳) porté par les femmes de la cour impériale de Heian et de Kamakura. La coiffure du nom de ôsuberakashi (大垂髪) date de la fin de l’époque Edo.

Voir l’excellente page de Liza Dalby sur les costumes féminins de Heian.

Une chose qui a changé depuis l’époque Heian, pour sûr, est le statut des guerriers. Engoncée dans ses rituels, la cour impériale de Kyôto n’a plus son mot à dire quant aux décisions d’ordre politique. Le pouvoir est désormais entre les mains des shoguns Hôjô à Kamakura, membres d’une classe militaire qui dirige de fait le pays. Au premier abord, Nijô reste discrète quand à la destinée historique du Japon. Elle ne mentionne pas directement l’émoi provoqué par les invasions mongoles de 1274 et 1281, mais la violence de ce siècle transparaît dans ses lignes. Elle exprime ainsi son indignation lorsqu’un personnage princier comme le shogun Koreyasu est contraint de quitter Kamakura dans un palanquin de banni pour avoir encouru la défaveur du régent Hôjô Sadatoki. Si Nijô ne manque pas d’admiration pour certaines personnalités de l’élite guerrière (comme l’influent Iinuma avec qui elle échange des poèmes, et peut-être davantage ?), elle ne cache pas son mépris pour les mœurs des nouveaux maîtres du pays. Invitée à donner quelques conseils vestimentaires chez une épouse de haut dignitaire, elle rit sous cape en découvrant la « combinaison invraisemblable » de couleurs de la garde-robe en question.

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Des cordons corail sur du gris anthracite? Peuh, ces gens manquent vraiment de
savoir-vivre!

Intertextualité et formes littéraires

La richesse des genres dans le Towazugatari ne cesse de m’étonner. La forme principale de l’ouvrage est celle du journal (日記 – nikki) tel qu’il était favorisé par les nobles de la cour impériale. Notre dame ne s’en tient toutefois pas au réel si l’on en croit les spécialistes, qui la soupçonnent tout bonnement de s’inventer des aventures ! Des détails indiqueraient en effet qu’elle n’aurait pu assister à certains événements aux dates qu’elle avance,
comme l’incendie du sanctuaire Atsuta. On perçoit quoi qu’il en soit chez Nijô une capacité à romancer le vécu. Elle mentionne à plusieurs reprises Ukifune, une héroïne du Dit du Genji dont le cœur est déchiré entre deux hommes, pour évoquer sa propre situation. Elle n’est d’ailleurs pas la seule à se passionner pour les récits (物語 – monogatari). Toute la cour impériale en est friande, allant jusqu’à incarner les personnages du Genji lors d’un concert.

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Détail d’un paravent représentant Ukifune, une héroïne tragique du Genji (source: Metropolitan Museum of Art)

Plus tard, Nijô renonce à fréquenter le palais et prend l’habit de nonne. Ses pérégrinations sont prétextes à de multiples références littéraires, à commencer par la poésie. On sait que toute fille de bonne famille était jugée sur son habileté à calligraphier et à composer des poèmes. Une femme capable de reconnaître et de manier les allusions aux anthologies de poèmes japonais et chinois était d’autant plus appréciée (mais pouvait inversement être raillée comme le fut Sei Shônagon si elle était trop lettrée et commençait à marcher sur les plates-bandes de la gente masculine). Le journal de Nijô ne manque certainement pas de lyrisme, et les notes nous aident à identifier les auteurs auxquels elle s’identifie, comme le poète Saigyô (1118 – 1190).

Katsushika Hokusai Poet Saigyo

Le moine Saigyô par Katsushika Hokusai (source:Wikimedia Commons)

Le mélange des genres ne s’arrête pas à cela. Nijô pioche dans le corpus des recueils d’anecdotes (説話 – setsuwa) pour raconter l’origine édifiante du nom de tel lieu, ou la découverte d’une épée sacrée que l’on croyait disparue. Un ouvrage fondamental du genre a été publié en français sous le titre Histoires qui sont maintenant du passé(Konjaku monogatari), et mérite que l’on s’y intéresse pour ses histoires délectables teintées de bouddhisme. Les écrits de Nijô comportent encore de belles trouvailles, mais je vous laisse les soin de les découvrir par vous-même, si le paratexte ne vous effraye pas !



2 commentaires

  1. Seb wrote:

    Enfin le retour de zazen rouge, cela faisait longtemps. Quelle précision dans la description du livre, cela donne vraiment envie de se le procurer. Quoique j’avoue pour ma part être plus attiré
    par les histoires des guerriers plustôt que celles des dames de cours ! 

    De manière plus modeste j’ai posé ici mes impressions de lectures sur les livres de ma bibliothèque, sans doute en avons nous certains en commun ?

    http://www.ici-japon.com/memberzone/channel/view/88/0

     

    A bientôt, et vivemen le prochain article.

     

    Seb

  2. thierry wrote:

    Chère Julia, 

    Un petit moment que je n’étais pas passé ici (et c’est un tort !). Quel article enrichissant !

    Merci de paratger tout cela. Mata !