Bandô Tamasaburô danse le jiuta à Paris (1/2)

Je souhaite remercier Marie-Noëlle Robert et le service des relations publiques du Théâtre du Châtelet de m’avoir permis d’utiliser certaines des photographies qui illustrent cet article. Un grand merci également à l’équipe du Théâtre du Châtelet et à son directeur Jean-Luc Choplin pour avoir réussi à faire venir à Paris Bandô Tamasaburô, une entreprise dont on imagine bien la difficulté


Quand j’ai posé mes yeux sur Bandô Tamasaburô pour la première fois, j’ai su que cet homme serait la femme de ma vie. Ce personnage aux allures discrètes que l’on voit bien apprêté dans son costume-cravate lors de ses interventions télévisées, oui, ce Japonais qui pourrait être le patron d’une entreprise tout ce qu’il y a de plus banal, cet homme-là est la plus parfaite expression de la féminité. Plus que de représenter la femme, il en sublime l’idée. Vivante incarnation de la Grâce, Tamasaburô est aussi un artiste touche-à-tout de génie. C’était donc une splendide opportunité pour nous autres Français que de pouvoir admirer ce grand monsieur sur la scène du Théâtre du Châtelet ce jeudi 7 février 2013.

Des virtuoses des arts traditionnels

J’ai découvert Bandô Tamasaburô il y a sept ans de cela, lorsque ma famille d’accueil m’a emmenée voir ma toute première représentation de kabuki. Il tenait le rôle de l’héroïne dans Tenshu Monogatari, une pièce qui narre les amours d’une créature surnaturelle et d’un humain. L’apparition de la princesse Tomihime, boule de feu traversant les cieux pour venir se matérialiser sous les traits d’une beauté féerique et cruelle, devait rester gravée en moi. Quelle n’est pas en effet l’excellence de Tamasaburô lorsqu’il exerce ses talents de onnagata (女形 – littéralement « forme de femme », acteur mâle qui interprète des rôles féminins dans le kabuki) ! Rappelons très brièvement que la présence des femmes avait été interdite sur les scènes du kabuki en 1629 par le shogunat, principalement pour des raisons d’ordre public et de morale. Pour en savoir davantage sur l’influence des femmes et le développement des onnagata (aussi appelés o-yama お山) dans l’histoire du théâtre japonais, je vous recommande cet excellent texte de Patrick De Vos, ainsi que l’ouvrage Histoire du théâtre classique japonais par Jean-Jacques Tschudin.

Tamasaburo Bando Jiuta Theatre du Chatelet4

Bandô Tamasaburô dans Le Promontoire de la Cloche
(crédits: Marie-Noëlle Robert – Théâtre du Châtelet)

Bandô Tamasaburô, 62 ans à l’heure où j’écris ces lignes, est né à Tôkyô en 1950. Son nom civil est Shin’ichi Morita ; il est le fils adoptif de l’acteur Morita Kan’ya XIV. Vous n’ignorez peut-être pas que les stars du kabuki changent de noms à plusieurs reprises au cours de leur vie. Ils portent plusieurs patronymes artistiques (芸名 – geimei) transmis de génération en génération et qui correspondent à différentes étapes de leur carrière. Ils reçoivent en outre un nom poétique (俳名 – haimyô), et le public peut les interpeller par leur nom de guilde (屋号 – yagô ; pour information, Tamasaburô appartient à la guilde Yamatoya). Tamasaburô a fait ses débuts sur scène sous le nom artistique de Bandô Kinoji dans la pièce Terakoya en 1957. Il héritera du patronyme Bandô Tamasaburô V (son père adoptif était le quatrième du nom avant de devenir Morita Kan’ya) en 1964. On lui a attribué de nombreuses récompenses, dont le titre particulièrement prestigieux de Trésor National Vivant (人間国宝 – ningen kokuhô) en 2012, une distinction à travers laquelle le gouvernement japonais reconnaît le savoir-faire remarquable d’individus qui permettent la préservation du patrimoine culturel national.

Un autre Trésor National Vivant du Japon honorait la scène du Théâtre du Châtelet en la personne de Seikin Tomiyama. J’avais eu l’occasion de découvrir ce grand musicien lors d’un spectacle de jiuta à la Maison de la Culture du Japon (j’avais par la suite écrit un billet en deux parties sur la musique de shamisen). Sa maîtrise des instruments traditionnels tels que le koto (琴 – cithare japonaise à treize cordes), le kokyû (胡弓 – viole à archet d’origine chinoise), et bien sûr le shamisen (三味線 – petit luth japonais), est à couper le souffle. Seikin Tomiyama, en tant que spécialiste du genre musical jiuta, accompagne ses mélodies d’un chant doux et émouvant. Il nous gratifiait en outre ce soir-là de la présence de son fils Kiyohito Tomiyama, fin manipulateur de koto.
 

Kochô Muneyama danse Yuki accompagné par Seikin Tomiyama au chant et au shamisen

 

地唄 – Jiuta : Les
« chants de province »

J’avais déjà évoqué le jiuta sur ces pages, puisqu’il s’agit d’un art étroitement associé aux geishas et à la région de Kyôto, deux de mes marottes que vous commencez à bien connaître… Il est bon de savoir que le jiuta est un genre musical qui s’est développé avec l’introduction du shamisen au Japon, notamment dans le Kansai. On attribue sa création aux joueurs de shamisen aveugles appartenant à la grande guilde Tôdôza (当道座), dans les années 1560. Il s’agit donc à l’origine d’une mélodie au shamisen alliée à un chant lyrique, à laquelle on a pu adjoindre plus tard les sons du koto. Si le jiuta a des liens forts avec le Kamigata (région regroupant Osaka – Kôbe – Kyôto et caractérisée par une forte identité culturelle), cela ne l’a pas empêché de devenir populaire dans tout le Japon et d’influencer de nombreux autres styles musicaux.

Bandô Tamasaburô danse Kurokami, un chant typique du jiuta

Genre initialement indépendant, le jiuta a graduellement été accompagné de danses, que l’on désigne aujourd’hui sous le nom de jiuta-mai (地唄舞) ou de Kamigata-mai (上方舞). Contrairement aux danses du théâtre kabuki, qui s’adressent à un large public dans un environnement bruyant, la danse jiuta est beaucoup plus intimiste. Si le kabuki est dominé par les hommes, se sont les femmes qui ont accaparé le répertoire du jiuta, et particulièrement les geishas du Kansai. Ces danses avaient donc lieu dans de petites pièces recouvertes de tatamis et réservées aux banquets de particuliers (座敷 – zashiki, peut signifier le banquet en question ou le type de pièce dans lequel il est organisé). L’éclairage se réduisait d’ailleurs souvent à deux chandelles. Fort différentes de notre ballet où les corps tendent à bondir et à s’élever vers les cieux, les danses nippones
qualifiées de « 
mai » ont un rapport prédominant au sol et à la terre. Elles s’inspireraient de danses consacrées aux rituels agraires et rendant hommage aux énergies telluriques. Cela vaut aussi pour le jiuta-mai, dans lequel les pieds restent presque toujours en contact avec le sol.

La tayû (courtisanne de haut rang) Kisaragi danse
Kurokami au temple Hôkyô-ji à Kyôto

Les disparités avec le kabuki sont également apparentes dans le décor : point de scène tournante, de cadres exubérants, le jiuta cultive la sobriété. Ce qui est mis en valeur, c’est la sensibilité du personnage. Paroles et mouvements se répondent subtilement pour transmettre les sentiments de solitude, de passion, de jalousie, d’amour fidèle… Il est à ce titre impressionnant de constater que Bandô Tamasaburô danse le jiutaavec autant  d’aisance, lui qui est issu de l’univers du kabuki. Mais notre artiste est connu pour ne pas se borner à son genre de prédilection : collaboration avec les joueurs de tambour du groupe Kodô, film, opéra chinois kunqu (qu’il présentait à Paris ce mois-ci), il est loin d’être à court de projets.  

Kurokami dansé par la maiko Kosen et chanté par la geiko Mameyoshi

 

Afin de rendre la lecture de ce billet plus confortable, je l’ai divisé en deux parties. La suite au prochain épisode!



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