Japon: sortir de l’incertitude politique après le 11 mars (2/3)

De nouveaux problèmes à résoudre

Après le séisme, le tsunami et l’accident nucléaire, le Japon craint maintenant une quatrième calamité: la surévaluation du yen (円高 endaka). L’instabilité de l’euro et du dollar n’arrange pas du tout les dirigeants japonais, car un yen fort pénalise les exportations. Mr Yakushiji a donc imploré la France de s’entendre avec l’Allemagne pour préserver un euro fort! Le Japon a par ailleurs récemment annoncé qu’il pourrait apporter une aide à la Grèce, ce qui n’est certainement pas anodin. Notre conférencier a ajouté que la catastrophe avait mis en exergue trois points qui ont échappé au contrôle des hommes: les énergies naturelles, l’énergie nucléaire et l’économie de marché. L’Homme doit s’évertuer à maîtriser ces deux derniers points au moyen d’une coopération mondiale.

Yen euro

Évolution de la parité euro/yen sur les cinq dernières années
(source: forex.actufinance.fr)

Si la situation nucléaire est désormais stable à Fukushima, elle est loin d’être résolue car après les explosions survenues dans les réacteurs, des substances radioactives ont été projetées et diffusées au delà d’un périmètre de 20 kilomètres. Ces substances ne représentent pas un danger de mort immédiat mais sont sur le long terme une menace, notamment pour la santé des enfants. Certaines familles ont déjà pris des mesures radicales en évitant d’aller à la piscine ou de jouer dehors pendant les vacances. L’accumulation de ces matières radioactives sur les sols japonais est une question épineuse. On a déjà commencé à enlever la surface de certaines cours d’écoles et à décontaminer les rues, mais la quantité de terre à enlever reste énorme. D’autre part, lorsque la terre ramassée est empilée ailleurs, on observe une concentration du taux de radioactivité. Comment enlever ces
sols pollués et qu’en faire? C’est une préoccupation de grande importance si l’on veut éviter le développement de cancers dans un futur pas si éloigné.

800px-US Navy 110323-N-IC111-436 Sailors scrub the flight d

Une équipe de décontamination nettoye le porte-avions américain
USS Ronald Reagan en mission sur les côtes japonaises (source: Wikimedia Commons)

Le gouvernement français s’intéresse de près à la politique nucléaire du Japon. L’ex Premier ministre Naoto Kan avait annoncé une sortie du nucléaire, le nouveau Premier ministre Yoshihiko Noda ne compte pas pour l’instant déroger à cette politique. Bien sûr, cela n’équivaut pas à un arrêt immédiat de toutes les centrales. Le cabinet ministériel a plutôt dans l’idée de stopper la construction de nouvelles centrales et de démanteler celles qui sont en fin de vie. L’emphase devrait être mise sur la promotion d’énergies alternatives et durables (centrales thermiques, hydrauliques, énergies solaire et éolienne…). Face à une opinion publique fortement tournée contre le
nucléaire, ni le Parti Démocrate du Japon (DPJ, actuellement au pouvoir), ni le Parti Libéral-Démocrate (PLD, principal parti d’opposition) ne pourront revenir sur cet engagement. La durée de vie d’une centrale nucléaire étant environ de 40 ans, on peut se demander si toutes les centrales auront disparu du Japon aux alentours de 2050. Même s’il ne tolère plus l’activité nucléaire sur son sol, le Japon risque de continuer à exporter sa technologie de pointe. Ce qui pose un problème évident: comment justifier le commerce de la technologie du nucléaire alors que l’on n’en veut plus chez soi?

Incertitude-politique 9135

Le siège du Parti Libéral-Démocrate, principal parti d’opposition

Pourquoi les Premiers ministres japonais changent-ils sans cesse?

C’est une interrogation tout à fait naturelle quand on sait que depuis le début de l’ère Heisei (1989), pas moins de 16 personnes différentes se sont succédées au poste de Premier ministre du Japon. Rien que ces six dernières années, sept hommes politiques ont occupé cette fonction! Seul Junichirô Koizumi a réussi à établir un record de six ans, mais aucun candidat de son envergure n’apparaît pour l’instant dans le paysage politique japonais. Le Premier ministre actuel, Yoshihiko Noda, « c’est un peu le contraire de Villepin et Delon » nous dit Mr Yakushiji. Il ne passe pas pour être un homme très charismatique. D’ailleurs, il affirme lui-même qu’il n’est pas un poisson rouge, mais plutôt une loche (ドジョウ – dojô)! Ce qu’il entend par là, c’est que son style de politique correspond plus à une recherche du consensus qu’à un leadership marqué, et qu’il n’hésitera pas à mettre les mains dans la boue s’il le faut. Un exemple: Mr Noda est ouvertement pour l’augmentation des impôts. Chose plutôt rare chez les politiciens, qui comme on le sait préfèrent brosser les électeurs dans le sens du poil. Malgré ses visions sur le long terme, le Premier ministre saura-t-il obtenir l’assentiment de la Diète et au sein de son parti?

noda

Yoshihiko Noda (source: site officiel du Premier ministre du Japon)

La faiblesse du rôle de Premier ministre est au Japon bien notoire. Katsuyuki Yakushiji nous en a fait une analyse assez pertinente qui corrobore ce que j’ai pu entendre chez des spécialistes japonais des sciences politiques. Il identifie trois principales causes à l’instabilité structurelle de ce poste:

  1. La situation de Diète divisée (ねじれ国会 – nejire kokkai). Dommage que cette expression soit peu documentée en français, car elle revient souvent dans les bouches des politiques. Au Japon, les deux chambres du parlement (la Diète) ont des pouvoirs qui s’équilibrent. La Chambre des représentants (衆議院 – shûgiin, la chambre basse) n’a qu’un faible ascendant sur la Chambre des conseillers (参議院 – sangiin, la chambre haute). Cela signifie que si les deux chambres entrent en conflit, on aboutit à une situation de blocage. Et c’est le cas aujourd’hui: la Chambre des conseillers appartient à l’opposition. Quand bien même les politiques seraient
    bonnes, il faut à tout prix obtenir le consensus. D’abord auprès de la majorité gouvernementale, puis du côté de l’opposition.

    Incertitude-politique 9144

    A l’intérieur de la Diète, le parlement japonais

  2. L’occurrence fréquente d’élections au Japon. Mr Yakushiji va même jusqu’à dire qu’il y en a trop! Les trois élections principales sont celles de la Chambre des représentants (dont dépend la désignation du Premier ministre, et qui ont lieu tous les quatre ans), de la Chambre des conseillers (tous les trois ans), et les élections locales (tous les quatre ans). A travers chaque élection, c’est le Premier ministre qui est évalué. Si son parti perd les élections, on considère que le chef du gouvernement doit démissionner.

    Incertitude-politique 9072

    La célèbre façade de la Diète

  3. De trop nombreux sondages de popularité orchestrés par les médias. Contrairement à ce que l’on entend parfois, les journaux japonais peuvent se montrer
    très critiques
    ! Et les sondages sur la popularité des Premiers ministres auprès des citoyens ne font pas toujours du bien aux chefs de cabinets. Dès qu’ils passent en dessous d’un certain seuil, les convenances implicites veulent qu’ils présentent leur démission (les parlementaires seront là pour le leur suggérer, au cas où). Saurez-vous deviner combien de sondages de ce type ont été organisés l’année dernière? Je vous donne la réponse: pas moins de 223. C’est à dire un tous les un jour et demi. Je n’ai pas les chiffres français pour comparer, mais à vue d’œil, les médias japonais me semblent faire plus de zèle dans ce domaine.


2 commentaires

  1. François wrote:

    Merci pour cette série d’article politique (un centre d’intérêt en commun ?). Ce deuxième article colle encore bien avec l’actualité politique récente en France (les élections sénatoriales). Tu
    crois que l’on peut parler d’assemblée tordue (nejire kokkai) aussi en France ?

    C’est vrai que pour un-e politique de centre-droit ou de droite c’est très rare de vouloir augmenter les impôts. C’est plutôt une idée de gauche ! Je me demande si il ne se sent pas obligé de le
    faire puisque l’augmentation d’impôts serait destinée à la reconstruction des terres sinistrées.

    Sur la sortie du nucléaire je ne comprends pas que le peuple japonais ne manifeste pas plus. 60000 personnes à Tokyo c’est énorme pour une manifestation mais vraiment pas assez pour faire bouger
    les choses. À priori il y aurait plus de monde mobilisé pour se porter bénévole et faire de l’humanitaire plutôt que de manifester ses revendications dans la rue… En France aucun doute que la
    rue aurait réussi à faire changer les mentalités de certain-e-s politiques. Après tout qui se prononce vraiment pour la sortie du nucléaire en France ? EELV et le Parti de Gauche. Les autres ne
    proposent que des rustines à l’image de François Hollande qui promet une baisse de 75 % à 50 % de l’utilisation du nucléaire en quelques années… Pas suffisant à mon sens.

  2. Zazen Rouge wrote:

    Je n’y suis pour rien dans le contenu de ces articles (à part quelques brèves remarques!), je ne fais que rapporter l’exposé de Katsuyuki Yakushiji :) Mais c’était une conférence intéressante,
    dans le sens où elle illustrait bien les messages qu’essaient de faire passer les politiques au pouvoir au Japon à l’heure actuelle. J’ai été particulièrement convaincue par l’analyse sur la
    situation des Premiers ministres, beaucoup moins sur les prises de position sur la Chine (3ème partie à venir). 

     

    Je pense pour ma part qu’il serait difficile de parler de « Parlement divisé » en France dans le même sens qu’au Japon. On a tendance plutôt à parler de cohabitation. Je ne suis pas du tout une
    experte des méchanismes institutionnels japonais, mais il me semble qu’en France, nous avons des procédés pour faire en sorte que la Chambre basse ait le dernier mot sur le Sénat. Du moins, il
    est de notoriété publique que l’Assemblée Nationale est plus puissante que le Sénat (même si on a peut-être tendance à sous-estimer les pouvoirs de ce dernier). Apparemment au Japon, les pouvoirs
    des deux Chambres s’équilibrent presque, ce qui crée des blocages plus difficiles à résoudre que ceux qui ont lieu en France en cas de cohabitation. Voici un article intéressant sur les
    situations de cohabitation en France et aux Etats-Unis: http://www.ingentaconnect.com/content/taps/psq/2007/00000122/00000002/art00004

     

    Pour ce qui est des mouvements anti-nucléaire, la culture française de la manifestation est sans doute plus développée qu’au Japon :p Mais les protestations ont l’air d’avoir un impact. Je crois
    que Naoto Kan a dû annoncer une sortie du nucléaire plus par contrainte que par choix personnel. Il faut dire que les Japonais ont une expérience particulièrement dure du nucléaire. Je ne sais
    pas si on peut comprendre cela en France sans avoir souffert de la sorte :s L’histoire de Hiroshima et la défaite pendant la Seconde Guerre mondiale ont été un réel traumatisme pour la population
    japonaise…