Japon: sortir de l’incertitude politique après le 11 mars (3/3)

Ayant eu quelques semaines assez chargées en termes de travail, j’ai pris du retard dans la publication de mes billets et tiens à m’en excuser auprès des lecteurs qui attendaient la suite de cet article. La voici sans plus attendre!

L’agenda politique du Japon

Katsuyuki Yakushiji a souligné plusieurs priorités pour le gouvernement japonais, des points qui s’avéreront cruciaux pour le pays à long terme.

  1. Nous avons d’abord la nécessité de rechercher de nouvelles sources d’énergie. Ayant déjà évoqué un peu la question dans le billet précédent, je ne reviendrai pas là-dessus.
  2. Une autre préoccupation des Japonais est bien sûr le vieillissement et la diminution de la population. Aujourd’hui, ce sont plus de 23% de la population japonaise qui sont âgés de plus de 65 ans. Et ce chiffre va encore s’accroître dans les années à venir. A ce rythme, en 2050, plus de 30% du salaire des personnes actives sera utilisé pour soutenir les retraites. Mr Yakushiji s’est montré assez alarmiste en soutenant que de nombreux jeunes vont vouloir quitter le Japon. Je crois qu’il serait intéressant de mettre en relation les politiques japonaises et françaises dans ce domaine. Le Japon et la France ont tous deux des systèmes de retraites qui dépendent énormément de la population active. La France pourrait peut-être fournir des idées quant à la promotion de la natalité. Notre conférencier a pour sa part parlé de faire venir des travailleurs immigrés, car le Japon n’a pour le moment pas de politique sur l’immigration. Prenant l’exemple du déficit d’aides soignants, Mr Yakushiji a affirmé qu’une fois retraité, il serait plus heureux d’être pris en charge par une aide soignante philippine souriante qu’une Japonaise ronchon ! « Chaque année, environ 300 Philippines viennent faire leurs études dans l’espoir de devenir infirmières au Japon. Au final, seules trois d’entre elles réussissent les examens. Ces jeunes personnes sont pourtant des élites dans leur pays. Je pense qu’il ne serait pas mauvais que l’on revoie le niveau des tests de sélection. »

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    La pyramide des âges au Japon en 2005, en dizaines de milliers de personnes (source: Wikimedia Commons)

  3. Enfin le gouvernement japonais est très concerné par la faible croissance et le rétablissement du budget de l’État. La dette japonaise dépasse les 908 billions de yens, c’est à dire plus de deux fois le PIB
    national. « Je ne suis pas fier de l’admettre, souffle Mr Yakushiji, mais ces chiffres sont pires que ceux de la Grèce ! ». Il faut réactiver la croissance et l’industrie. On pourrait promouvoir la libéralisation du commerce avec de nouveaux accords, mais ce n’est pas si simple. Les oppositions à la création de partenariats sont fermes quand il s’agit de protéger l’agriculture japonaise.

Pour Mr Yakushiji, il faut concevoir un nouveau système politique plus rationnel. Il s’est même explicitement demandé si la démocratie était toujours un modèle idéale pou faire face aux multiples inquiétudes qui agitent le monde contemporain : la crise de la dette pour la France et l’Union européenne, le terrorisme, la pauvreté, les pandémies, des menaces sur les droits de l’Homme…

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L’évolution de la dette japonaise en billions de yens
(source: Wikimedia Commons)

La Chine veut-elle dominer le monde ?

Avant de clore sa conférence, Katsuyuki Yakushiji s’est lancé dans un véritable plaidoyer contre l’ascension de la Chine. J’ai trouvé cela dommage car outre le fait que mes vues ne rejoignaient pas vraiment les siennes, ce sujet semblait un peu déplacé par rapport au thème général de l’exposé. Mr Yakushiji a affirmé être un des journalistes japonais les moins durs sur la Chine (il a même dit qu’on le qualifiait souvent de « pro-chinois »). Ses positions sur la question étaient pourtant sévères ! « Certains parlent de processus de démocratisation au Moyen-Orient et en Chine. Laissez moi vous expliquer pourquoi je pense que ce n’est pas le cas en Chine » a-t-il commencé. Outre la citation des problèmes récurrents posés par les disputes territoriales en mer de Chine méridionale avec le Vietnam et les Philippines, il a pris deux exemples d’événements qui à son goût illustrent la mauvaise volonté de l’Empire du Milieu à coopérer avec ses voisins et avec l’Occident :

  • Pendant la Conférence de Copenhague de 2009 sur le climat, la Chine s’est montrée particulièrement opposée aux États-Unis et aux autres pays industrialisés. Cette attitude aurait lassé Barrack Obama et l’aurait poussé à changer sa politique chinoise après cette rencontre. On trouve dans les médias des avis qui abondent en ce sens, mais aussi d’autres qui partagent davantage les responsabilités.
  • L’incident de septembre 2010 autour des îles Senkaku (appellation japonaise)/Diaoyu (appellation chinoise). Pour rappel, un bateau de pêche chinois s’était aventuré dans des eaux revendiquées à la fois par
    les deux pays voisins. Le Japon avait réagi en détenant l’équipage, ce qui avait provoqué de vifs élans de nationalisme. Quatre ingénieurs japonais avaient été arrêtés en Chine, tandis que de nombreux voyageurs annulaient leur séjour au Japon. La situation diplomatique était particulièrement tendue dans les mois suivant l’incident alors que des navires militaires patrouillaient près des eaux japonaises et que la Chine avait cessé l’exportation de métaux rares vers le Pays du Soleil Levant.

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    Localisation géographique des îles Senkaku/Diaoyu (source: Wikimedia Commons)

Je comprends cette mise en exergue d’événements qui ont certes exacerbé les tensions entre la Chine et le Japon (les conséquences de la vieille querelle autour de l’archipel des Diaoyu/Senkaku se font toujours sentir), mais j’avoue ma déception face au choix du conférencier d’ignorer l’aide offerte par la Chine après le séisme du 11 mars. De même, ne pas mentionner les efforts de solidarité générés après la tragédie me paraît regrettable sur le plan diplomatique. Les quelques élans officiels de sympathie entre la Chine et le Japon me paraissent dignes d’être remarqués ! D’autre part, le fait que la Chine regagne un rôle prépondérant sur la scène internationale (je dis « regagne », car malgré ce que l’on entend souvent sur « l’avènement de la Chine », il y a eu des périodes de l’histoire où il ne faisait nul doute que l’empire chinois était une grande puissance) est inévitable, ne serait-ce que lorsque l’on prend en compte la taille de son territoire et celle de sa population. Même si certains pensent que cela est injuste, il va falloir que le Japon cohabite avec ce voisin qui dérange. C’est le point de vue très naïf d’une Européenne pleine d’idéaux, mais je préférerais voir le Japon et la Chine aller vers une voie de la coopération plutôt que d’attiser les nationalismes.

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Une équipe de secouristes chinois
dans la ville japonaise sinistrée d’Ofunato (crédits: Itsuo Inouye/AP)

Mr Yakushiji a ensuite dressé un portrait de la Chine comme redoutable opposant à un l’ordre international favorable aux États-Unis. Il a dénoncé l’attitude chinoise qui consiste à endosser le rôle de représentant des pays en voie de développement, en argumentant que la Chine est aujourd’hui le second PIB mondial. Autant je peux entendre que plusieurs pays en voie de développement aient du mal à comprendre comment la Chine pourrait les représenter, autant il faut être méfiant quand on aborde la question du développement en Chine. Il y a eu d’énormes progrès effectués en matière de niveau de vie, mais des inégalités très fortes persistent encore. Il est intéressant de lire à cet égard le petit livre de Jean-Luc Domenach intitulé « La Chine m’inquiète ».

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Un bon ouvrage pour comprendre les défis auxquels la Chine doit faire face.

Katsuyuki Yakushiji souligne que le parti communiste a besoin de la croissance économique pour légitimer sa présence au pouvoir, et je trouve cette remarque très juste. La suite de son analyse n’acquiert pas autant mon approbation, mais je vais quand même vous en faire le résumé. Selon lui, la diplomatie chinoise était encore modeste dans les années 1980. Depuis les années 2000, on constate la recherche d’un intérêt chinois : la Chine a de plus en plus confiance en soi grâce à la croissance. Elle défie à présent l’ordre international construit après la Seconde Guerre mondiale. L’ancien équilibre entre la Chine et les États-Unis connaît des changements, et plus la Chine va devenir puissante, plus elle va tenter de changer l’ordre établi. Mr Yakushiji va même jusqu’à dire « Autrefois, on aurait réglé ça par la guerre », mais admet que ce n’est de nos jours plus possible. Il prévient toutefois les Européens qui accueillent joyeusement les investissements chinois que leur vision des choses est trop optimiste.

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Le dragon économique de la Chine, par Rodrigo


Quelques remarques personnelles pour conclure

La vision d’une Chine voulant dominer le monde est un peu simpliste à mes yeux. Il est tout à fait vrai qu’en tant qu’Européenne, je n’ai jamais connu l’inquiétude de voir un voisin gagner en puissance en ignorant ses futurs desseins, et ce n’est absolument pas quelque chose que l’on peut minimiser. Cependant, s’il est vrai que la Chine a toujours eu de grandes motivations à rester maître dans sa zone d’influence (pour des raisons politiques, comme au Xinjiang, au Tibet ou à Taïwan, ou économiques comme en mer de Chine méridionale), elle ne me paraît pas à l’heure qu’il est vouloir se poser en leader mondial. Elle semble même accorder une place à l’Europe pour contre-balancer le poids des États-Unis. Il est possible d’interpréter en ce sens son soutien renouvelé aux pays touchés par la crise de l’euro, même si cela ne va pas sans contreparties.

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L’ancien Premier Ministre japonais Yasuo Fukuda et le Président chinois Hu Jintao
lors d’une réunion en 2008 (crédits: Frederic J. Brown-Pool/Getty Images AsiaPac)

Je sais qu’il est délicat pour le Japon, comme pour la Chine de ne pas surenchérir face aux provocations du voisin. Ces derniers temps, les relations apparaissent s’être gâtées alors que l’on avait cru assister à une réconciliation sous le mandat de l’ex-Premier Ministre japonais Yasuo Fukuda. Il est important pourtant de garder en tête que tous les Japonais ne partagent pas le pessimisme de Mr Yakushiji. Lorsque j’étudiais à l’Université de Kyôto il y a deux ans, les étudiants étaient pris d’un grand engouement pour le chinois et voyaient en la Chine de nombreuses opportunités. Il ne s’agit que des élites, me direz-vous, mais je pourrais tout aussi bien vous citer des exemples de lycéens de la campagne de Fukushima complètement enthousiastes à l’idée de réaliser des échanges avec la Chine. Sur place, j’ai aussi rencontré de nombreux jeunes Chinois venus faire leurs études au Japon, maîtrisant parfaitement les subtilités de la langue nippone (qui n’est pas la même que la langue chinoise, je tiens à le dire!) et passionnés par la société et la culture locales. Au demeurant, tous les Chinois que je fréquente me parlent toujours avec respect et curiosité du Japon. Pas plus tard que samedi, je suis allée dîner avec les membres et les sympathisants de l’association franco-asiatique de Sciences-Po, Asie Extrême, dont je fais partie. C’était un vrai plaisir que de voir les étudiants japonais et chinois échanger leurs contacts et discuter gaiement (certains même de politique) autour de plats ouïgours. Je me dis après tout que la possibilité d’un dialogue entre le Japon et la Chine n’est pas désespérée !



2 commentaires

  1. Seb wrote:

    Bravo pour le résumé de la conférence, beaucoup de travail et j’imagine de temps passé pour restituer au mieux les propos de Mr Yakushiji, moi qui n’aime pas faire les comptes-rendu  !

  2. Blog(fermaton.over-blog.com).No.28- THÉORÈME DU SIOUX.- MASSE CRITIQUE MONDIALE ?